C.2 – Centre Georges Pompidou
Ouvert au public en 1977, le Musée National
d’Art Moderne (MNAM) a pour mission d’ « inventorier, de conserver, de
restaurer, d'enrichir, de présenter au public et de mettre en valeur les
collections d’œuvres d'art dont le Centre Pompidou a la garde, dans les
domaines des arts plastiques, des arts graphiques, de la photographie, du
cinéma expérimental, de la vidéo, des nouveaux médias, de la création
industrielle, du design et de l'architecture depuis le début du XXe siècle [1]. »
Actuellement, le MNAM dispose d’un fonds de plus de
cinquante-cinq mille œuvres. Parmi celles-ci, nous pouvons remarquer quelques
‘dessins à l’ordinateur’ (acquis entre 1989 et 2002), quelques installations
interactives [2],
ainsi que quatre sites Internet.
Dans un premier temps, les conservateurs ne se
montrèrent guère enthousiastes quant au Web-art. Ils partirent du constat que
« les institutions artistiques ne semblent jamais assez flexibles pour
prendre en compte en temps réel [les nouvelles] expériences artistiques [3] »
et refusèrent de s’engager précipitamment dans une politique d’acquisition de
web-créations. Jusqu’en 2003, ils se montrèrent très prudents, se refusèrent
d’acheter du Web-art et préférèrent observer comment les diverses institutions,
qui en avaient déjà acquis, se débrouillaient.
C.2.1 – L’entrée du Web-Art dans la
collection (2002)
En 2002, les deux artistes belges Herman Asselberghs et Johan Grimonprez
firent don d’une de leurs productions dataïstes: Prends Garde ! A jouer au
fantôme, on le devient. Ce site – d’assez grande envergure - avait été
coproduit en 1997 par le Centre Georges Pompidou, la ‘documenta X’ et le ‘Timefestival’
(en collaboration avec le De vereniging van het Museum voor Hedendaagse Kunst
de Gent et le De andere Film d’Anvers). Il s’agit d’une immense
vidéothèque qui permet à l’internaute de librement choisir son programme (parmi
les œuvres éclectiques proposées: ‘Gender Crash’ de Critical Art Ensemble,
‘Shut The Fuck Up / Test Tube’ de General Idea, ‘la tarte au citron’ de Joel
Bartolomeo, ‘L’œil de Vichy’ de Claude Chabrol…). Outre le visionnage, le
visiteur a également la possibilité d’envoyer ses propres
productions.
La même année, le Centre acheta également deux
web-créations: Calendrier 2000 du plasticien français Claude Closky [4] et Sprinkling
menstrual Navigator du Slovène Igor Stromajer [5]. Pour
ses deux premiers investissements, il est intéressant de constater que le
Centre Pompidou préféra miser sur des artistes conceptuels et déjà reconnus
dans le domaine du Web-art (des sites de Closky figuraient déjà dans les collections
du Dia Center et du FRAC Roussillon et Stromajer avait déjà des web-créations
dans les collections de la Hamburger Kunsthalle, de la Modern Gallery de
Ljubljana et du Nacional de Arte Reina Sofia, Madrid). Les deux artistes
exploitèrent une esthétique simplifiée pour évoquer des faits sociétaux.
Claude Closky
fut le premier web-artiste à avoir été appelé par le Centre Pompidou. En 2000,
il y avait déjà co-commissionné - avec Mme Alison M. Gingeras – une exposition de net-art en ligne:
‘Vernaculaires, parler,
déformer, inventer les nouveaux langages du Web‘ (nota: sept grands noms du Web-Art - Vuc Cosic, Jodi, Mark Napier, Rainer Ganahl, ®™ARK, le Cercle Ramo Nash
et le duo Olive Martin/Patrick Bernier -
furent invités à montrer des différentes pratiques scripturales sur le Web). En
2002, le Centre lui acheta Calendrier 2000, un hypertexte très
rudimentaire indiquant à chaque clic un nouveau slogan publicitaire ainsi
qu’une date (le cycle - affiché à rebours - commence le jour en cours et finit
le 1er janvier). Sur le modèle des calendriers chrétiens, Closky
nous indique habilement que la société de consommation adopte des principes
similaires à ceux anciennement employés par la religion (dans cette optique, la
publicité est devenue une sorte d’opium du peuple).
Avec l’aide de juristes du Centre, Claude Closky
co-rédigea le contrat pour cette œuvre (transaction opérée via la Galerie Jennifler Flay). La webcréation y est définie comme
une œuvre unique (et non pas comme un multiple – nota: dans un premier temps, les conservateurs eurent des préjugés
sur la reproductibilité des websites). Pour montrer son unicité, le comité
réfléchit tout particulièrement sur l’adresse du site – celle-ci fut choisie
pour être la plus simple possible (initialement, l’adresse ne comportait que
deux noms: celui du centre et celui de l’artiste). Le centre détient les droits
de diffusion dans le musée (le contrat est proche de celui passé pour
l’acquisition de bandes vidéos). Par contre, il ne possède pas les droits de
commercialisation (par exemple, il n’a pas l’autorisation de vendre des
reproductions sous la forme de cartes postales…). Claude Closky garde encore
quelques droits sur son œuvre: il a notamment la possibilité de la reproduire à
sa guise.
Sprinkling menstrual Navigator est une
hyper-narration associant des séquences filmiques avec des phrases
philosophiques (et/ou pragmatiques). Elle traite de la société marchande, de
l’amour malheureux, ainsi que des difficultés communicationnelles dans notre
société. Sur un fond de musique d’ascenseur, l’internaute est confronté à des
pictogrammes (hélicoptère, sens obligatoire, randonneurs, oiseaux..) et à des
ouvertures de pages (ayant des noms de domaine simple: food.com, electricty.com,
milk.com, identity.com…).
C.2.2 – Les années
décisives (2003-2004)
En septembre 2003, le musée inaugura une nouvelle
version de son site [6]. En
son sein, fut créé une section spécifiquement réservée au Net-Art [7]. Celle-ci fut conçue avec
comme but « non seulement d’évoluer en phase avec les artistes intéressés
par les technologies, mais aussi de contribuer activement à la vie culturelle
du numérique [8]. »
En décembre 2003, le CNAC acheta une troisième
web-création: The Golden Virus & Other Web Site Stories du
cyberartiste roumain Calin Man [9].
« L'histoire principale contient 8 écrans on/off line: Aradin Eclipsovici
rencontre le virus d'or, un virus « calin » qui, au lieu de causer des dommages
numériques, propose à l'utilisateur d’envoyer trois souhaits. Calin Man
s'approprie un fait véritable, celui de la plus grande rivalité sur Internet ;
l'artiste manipule certains clichés typiques du langage internet en
l’expérimentant avec son potentiel symbolique. L'humour, la subversion et
l'authenticité sont au cœur de ce projet web dans lequel le désir de figurer le
cyberespace comme un lieu sacré est manifeste [10]. »
Dans son éditorial du mois de janvier 2004, le site du Centre Georges
Pompidou titra: « Le réseau et l’univers de synthèse ont atteint leur âge
de maturité. PLACE AU concret [11] ». Un peu plus bas dans cet article,
nous pouvions encore lire: « Le site internet du Centre Pompidou, face aux
mutations technologiques et comportementales de notre monde, ne peut à ce jour
apporter le sensible, la sensation du réel. Il doit rendre compte, mais faut-il
encore qu’il trouve ses mots. C’est une course perpétuelle. »
Malheureusement à ce jour (avril 2004), le Centre
Pompidou semble encore très loin d’avoir atteint ses objectifs. L’ensemble
des sites Internet n’est même pas accessible à partir du serveur principal (il
est nécessaire de connaître les quatre adresses pour y accéder).