D.1.1 – Tate Gallery
Fondée en 1897 à partir de la collection d’Henry Tate (sous le nom
de ‘National Gallery of British Art’), la Tate Gallery devint huit ans après
l’un des grands musées nationaux. A ses débuts, exclusivement consacrée à l’art
britannique (peinture, sculpture et arts graphiques depuis le seizième siècle),
la Tate reçut l’autorisation en 1917 - par le biais du Rapport Curzon - de se
tourner vers l’art moderne international. Tout au long du vingtième siècle, la
collection de la Tate s’agrandit (elle possède actuellement soixante-sept mille
œuvres) et se diversifia. A titre d’exemple, les conservateurs intégrèrent
l’art vidéo à partir de 1972 (nota:
cette pratique artistique fut peu collectionnée jusqu’au milieu des années
quatre-vingt dix).
Le Web-art attira l’attention des responsables en 1999
et fut, dès l’année suivante, placé dans un cadre parfaitement bien structuré.
En l’espace de cinq ans, la Tate a déjà commissionné – avec un soin tout
particulier – sept web-créations. Il est intéressant de signaler que depuis la
restructuration de la Tate, l’espace virtuel consacré au Web-art – la ‘Tate
Connexion’ – est considérée comme la cinquième galerie de l’institution (aux
côtés des Tate Britain, Modern, Liverpool et St Ives).
a – Le premier site commissionné (1999)
Pour accompagner le ‘Tate Bankside Annual Event’ (1999, Borough Market, Southwark St,
Londres), la Tate commissionna son premier projet sur le Web: Broadcast de
Karen Guthrie et de Nina Pope.
S’inspirant des Contes de Canterbury écrits par Geoffrey Chaucer (1380), les
deux artistes choisirent de s’intéresser aux pérégrinations de vingt-neuf
‘pèlerins des temps modernes’ (artistes, écrivains et étudiants). Durant toute
la journée du 11 septembre 1999 (de 10h30 à 22h00), les voyageurs purent
raconter via broadcast leurs récits
au Borough Marketplace (Southwark). Suite à cet événement, la Tate plaça, sur
son site, toutes les archives collectées (textes, images, vidéo au format real…).
b – L’année décisive: 2000
Au printemps 2000, Sandy Nairne, la directrice
des programmes nationaux, demanda à Matthew Gansallo de
sélectionner deux web-créations. Celles-ci étaient destinées à accompagner
l’événement majeur qu’était l’adjonction de la Tate Modern (ainsi que
l’inauguration du nouveau website de la Tate).
Pour être correctement informé sur cet art
atypique et en découvrir les nouvelles possibilités, Matthew Gansallo et
quelques conservateurs de la Tate commencèrent par se rendre au Zentrum fur
Medientechnologie de Karlsruhe (en
février 2000). En collaboration avec le célèbre commissaire d’exposition Peter
Weibel, ils s’informèrent sur quelques artistes ‘prometteurs’.
Une fois de retour à Londres, le choix des
premières œuvres se fit en comité restreint. Matthew Gansallo s’entoura de
trois conseillers: Tom Bets (éditeur sur le Web), ainsi que Matthew Fuller et
Lisa Haskel (tous deux conservateurs). Sur les recommandations de Sandy Nairne,
ils ne cédèrent pas à l’excitation (aux initiatives trop ambitieuses et par
conséquent trop vagues) et se concentrèrent pour bâtir un projet cohérent et
parfaitement bien cerné. Lisa Haskel établit une première liste
d’artistes susceptibles de convenir: Irational, JoDi, Graham@Montgrel… Au
regard de cet inventaire, Gonsallo estima qu’il fallait ajouter un nouveau
critère au choix final: la reconnaissance dans d’autres domaines artistiques
plus traditionnels (les noms d’Emma Kay,
d’Angus Fairhurst… furent alors évoqués). Le
choix final se porta sur Simon Patterson et
sur Graham Harwood (du groupe Montgrel).
La webcréation de Graham Harwood est
un virulent pastiche du site de la Tate Gallery, critiquant les valeurs
sociales de l’institution (c'est-à-dire celles de l’élite anglaise). Sur la
page de garde (similaire à celle de la Tate), Montgrel indiqua:
« - La Collection du Tate Bâtard: le passé et le présent
de la collection bâtardisée avec la boue, la pellicule visqueuse et les croûte
de la Tamise.
- Le Tate Bâtard de la Grande-Bretagne: l'hôte pendant 500
ans de petits chéris délectables et d'objets de luxe, reflet moral des
objectifs sociaux et colonne vertébrale de l'élite Britannique.
- Tate le Bâtard Moderne: une nouvelle galerie principale
montrant, elle aussi, de beaux petits chéris délectables et des objets de luxe,
reflet moral des objectifs sociaux et colonne vertébrale de l'élite
Britannique, logée dans l'ancienne Centrale électrique sur la banque sud de la
Tamise (Bankside Power).
- Le Tate Bâtard de Liverpool: la plus grande galerie d'art
moderne au Royaume-Uni mise sur pied grâce aux émeutes de Toxteth.
- Le Bâtard Tate St Ives: tout l'art moderne britannique
situé près d'un site côtier spectaculaire et logé dans le secteur des plus bas
salariés de la Grande-Bretagne. »
A côté des chefs d’œuvres de la galerie (tableaux de
Hogarth, Turner…), Harwood introduisit des images ironiques et des textes
subversifs sur l'histoire « bâtarde » du musée, son côté sombre,
occulté par l'esthétisation et les beaux objets. En réalisant ce ‘sub site’,
l’artiste voulut montrer la dualité des grandes institutions muséales
actuelles (d’une part à considérer comme des ‘temples de l’art’ et d’autre
part comme des ‘outils de démocratisation culturelle’). Véritable cocktail
explosif, l’œuvre déchaîna tout naturellement de farouches critiques ;
elle fut jugée tellement tendancieuse qu’elle dut être modifiée à de maintes
reprises (vingt-cinq fois selon l’artiste). Même les conservateurs aguerris
(comme Christine van Assch) s’interrogèrent sur les limites à fixer pour les
web-créations au sein des musées.
Très loin des préoccupations hacktivistes
de son homologue, Simon Patterson réalisa une œuvre beaucoup plus
légère. Il se servit d’un commentaire de résultats de football (prononcé par
Eugène Sacomaco sur Radio France) pour élaborer son Match des couleurs. A chaque équipe, il associa arbitrairement un
code hexadécimal en usage sur le Net.
Lors de l’écoute des résultats, l’internaute voit la couleur apparaître dans
une fenêtre.
Dans une interview menée par Sarah Cook, Matthew
Gansallo expliqua avoir eu des difficultés à transmettre ses conceptions sur le
Web-art aux responsables de la Tate. Il dut convaincre les responsables du
marketing que le website devait être à la fois un lieu informatif et un support
pour l’art. Il dut également expliquer au service de presse et de publicité
comment apporter les informations sur les œuvres (il refusa toute approche
expérimentale et souhaita qu’elles soient commentées comme n’importe quelle
autre œuvre). Enfin, il dut persuader ses collègues conservateurs que la Tate
n’avait besoin que d’un lieu purement virtuel (dès le début, il refusa de créer
des salles remplies d’ordinateurs aux allures de bureau).
Susan Morris indiqua dans son rapport que la
Tate Gallery n’était pas propriétaire de ces web-créations. Le musée passa
simplement un accord d’exclusivité pour une durée de un an avec les
artistes (licence payée dix mille livres par commission). Si un créateur
le souhaite, il est libre, une fois le contrat terminé, de retirer son œuvre du site de la Tate.
c – La situation entre 2001 et 2003
Les deux premières œuvres - lancées le 12
juillet 2000 - furent perçues comme des réussites et
incitèrent les responsables de la Tate à engager un véritable programme de
promotion du Web-art (cf.
l’exposition Art Now en 2001 dans laquelle furent présentées
trois installations exploitant les possibilités du Net).
En 2002, la Tate relança son programme de
commissions de Net-art. Pour le choix des œuvres, elle s’adressa cette fois au Digital
Programmes Departement. Celui-ci rédigea une liste de quatorze artistes (ou
collectifs) susceptibles de convenir. Au mois de juillet, nous pûmes admirer
sur le site les deux premières œuvres retenues: Border Xing Guide de Heath
Bunting et Tate
in Space de Susan Collins.
L’œuvre de Heath Bunting est un site informatif
axé autour de la thématique de la traversée de frontière. Son originalité
réside dans le fait qu’elle n’est visible qu’à partir de certains lieux
disposant d’IP fixes. Lorsque
l’internaute arrive sur la page d’accueil du site, il
est invité à se rendre dans l’un des endroits listés pour avoir accès à l’œuvre
(par exemple, le Dixie Bar situé sur la Place d’armes à Calais). L’œuvre
déclencha de nombreuses polémiques et fit réfléchir les critiques sur l’accès à
la libre information via le Web. Le débat fut encore plus houleux lorsque,
très facétieusement, l’artiste donna des autorisations d’accès à certains
musées: le Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean au Luxembourg, l’ICA de Londres,
le Musée de San Paolo lors de la Biennale…
Tout comme Border Xing Guide, Tate in
Space est une œuvre sur le thème de l’expansion artistique. Partant du
constat que le site de la Tate était devenu l’un des grands phares de la culture
internationale (deux millions de visiteurs par an), Susan Collins comprit que
pour élargir la zone d’influence du Tate Trustees il fallait l’étendre à
l’espace. Elle créa alors un site dataïste: elle mit au point un concours et
invita les internautes à lui envoyer des images pour concevoir le design d’une
future Tate in Space. Le concours prit fin le 20 janvier 2003
(actuellement, les internautes sont toujours invités à voir les images
retenues). Dans le dossier de presse, nous pouvons lire que le site fut imaginé
comme une « intervention [...] une arène pour le débat et l’imagination. Le projet soulève
des questions sur les ambitions culturelles et institutionnelles ainsi que sur
les désirs très humains d’observation et de communication. »
d – La situation depuis 2003
En 2003 et 2004, la Tate reçut une
importante aide financière de la Fondation Langlois (programme ‘Net
Art at Tate: A Program of Net Art Commissions’) pour commissionner
quatre œuvres (deux auraient dues être diffusées à partir de septembre 2003 -
dans les faits, une seule le fut - et
deux autres devraient être mises online
en mai 2004).
A l’heure actuelle, la Tate n’a toujours pas de
conservateur spécialisé dans les new
media arts et escompte diffuser les œuvres commandées sur son site Web
pendant cinq ans.