B.2 – Berkeley Art Museum (BAM) & Pacific Film Archive
(PFA)
Inauguré
en 1970, le BAM/PFA est actuellement l’un des plus grands musées universitaires
des Etats-Unis. Il dispose d’une importante collection de treize mille œuvres,
axée autour des trois thématiques (toutes en lien avec les missions de
l’enseignement): l’innovation artistique, l’exploration intellectuelle et
l’analyse sociétale. Les points forts de l’ensemble sont: l’art asiatique
traditionnel et contemporain, les miniatures indiennes, la peinture américaine
(Mark Rothko, Jackson Pollock, Helen Frankenthaler), ainsi que le ‘contemporary
international art’ (Shirin Neshat).
Le BAM/PFA a une position ambivalente vis-à-vis du Net-art ; d’une
part, il n’a commissionné que deux web-créations (en 1999 et 2000), et d’autre
part, Richard Rinehart, directeur des médias numériques, continue à développer
une remarquable réflexion sur la préservation des œuvres numériques.
B.2.1 – Une
petite collection de Web-art
Le musée inclut dans sa collection permanente deux web-créations: 24h00 de
Valery Grancher (lancé le 4 octobre 1999) et Ouija de Ken Goldberg
(2000). Toutes les deux ont comme particularité d’avoir été co-produites avec
des personnes travaillant sur le campus (enseignants et étudiants).
Le projet
de Valery Grancher – 24h00 – est une œuvre conceptuelle co-réalisée avec
vingt-quatre étudiants d’UC Berkeley (inscrits aux beaux-arts, en histoire de
l’art ainsi qu’en biologie cellulaire et moléculaire [1]). A
chaque heure (durant toute une journée), un des étudiants devait faire un
portrait photographique et choisir un mot pour le décrire. Au bout de
vingt-quatre heures, l’artiste disposa l’ensemble sur un site et numérota les
vingt quatre images (par ordre chronologique). En regardant la collection, nous
sommes amenés à réfléchir sur notre dimension temporelle, c'est-à-dire « à
percevoir les choses selon le principe d'ambivalence, de simultanéité ou de
relativité. Nos repères classiques sont éclatés, il n'y plus de chemin linéaire
qui vaille. On est assis face à un écran, on est fixé et en même temps on se confronte
à des instants de 24h00 et à des globalités [2] »
Ouija 2000 [3] est
une Web-installation télérobotique de Ken Goldberg [4] qui fut co-réalisée avec des ingénieurs et des
designers de l’Université de Californie. Elle permet à des internautes anonymes
– vingt au maximum – de télé-manœuvrer un bras articulé. Pour ce faire, ils
doivent tout d’abord se mettre en condition (écarter leur clavier de leur plan
de travail, placer leur tapis de souris face à l’écran, éteindre les lampes,
placer doucement leurs deux mains sur la souris) puis répondre à une série
aléatoire de questions divinatoires (telles que « Serez-vous riches en
2000 ? ») – en se servant d’une planche de Ouija [5] virtuelle. Les mouvements des souris des
internautes sont ensuite analysés par le site et déterminent les commandes à
envoyer au bras. Contrairement à ce qui se passait dans les premiers
dispositifs de téléprésence (chaque mouvement était mis en mémoire et un
enchaînement était exécuté), le bras bouge ici sans que personne ne sache à
l’avance comment (cela peut laisser penser à une intervention mystique). Dans
les faits, le mouvement correspond à la moyenne des actions opérées.
Subtilement, Goldberg se servit du ‘théorème central limite’ de Moivre-Laplace
(1812) – une moyenne de variables aléatoires de même loi tend vers une
gaussienne si le nombre de variables tend vers l’infini – pour critiquer des
notions telles que la voyance et ses actions miracles par l’intermédiaire des
moyens technologiques (au dix-neuvième siècle par le téléphone, au vingtième
siècle via Internet…).
B.2.2 – La réflexion menée sur les méthodes de conservation
Après
que le BAM/PFA ait acheté Ouija 2000 [6],
Richard Rinehart décida d’entamer une réflexion sur les moyens de conservation
de l’art informatique (Web-art,
installations de John Klima…). Il fit tout d’abord appel à Ken
Goldberg, puis créa un consortium avec différents musées et centres d’art, le
« Conceptual and Intermedia Arts Online » (CIAO [7]).
Richard Rinehart se demanda: « désirons-nous
préserver ces œuvres ou les garder en vie ? La première approche traite
une œuvre faisant appel à des médias instables comme un enregistrement musical,
confinant dans le temps une performance magistrale. La seconde approche traite davantage
l’œuvre comme une partition musicale, à savoir ouverte à de futures itérations [8]. » Pour lui, ces deux visions sont
complémentaires et il est primordial d’envisager une stratégie
multidimensionnelle de conservation: « les enregistrements maintiennent
intacte l’intentionnalité performative fondamentale en vue d’expositions
futures tandis que les partitions maintiennent intactes la patine de l’histoire
et la provenance en vue de la recherche future [idem] ».
Concernant le cas spécifique d’Ouija 2000, Rinehart ajouta
qu’ « il pourrait arriver que les futurs réseaux modifient des
aspects subtils de l’œuvre, tels que le temps de rétroaction et de délai entre
une commande acheminée et la réaction du robot. Cette modification pourrait
avoir un effet significatif sur Ouija
2000, ce qui met en question la véracité de l’entremise de l’internaute.
Simuler un temps de rétroaction et de délai pour une exposition future
modifierait également l’œuvre. Il semble que la solution de préservation pour
cette œuvre tiendra davantage d’un éventail de positions plutôt que de taper
dans le mille avec l’une d’elle [idem]. »